L’appât de la vie parfaite – ou comment nos exigences affectent notre santé mentale!

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Jadis, laisser la terre en jachère était une pratique régulière qui faisait partie de l’art du laboureur. Une terre qui avait donné beaucoup de fruits, devait se reposer et être préparée avant d’y cultiver à nouveau. Ceci, dans le but de préserver sa qualité et ne pas l’épuiser. C’était le secret pour s’assurer qu’elle demeure fertile.

De nos jours, le système ne donne pas le temps aux cultivateurs de maintenir cette saine habitude. La terre est forcée à produire de façon constante à l’aide de fertilisants artificiels. De plus, les fruits qui ne sont pas de la bonne couleur, de la bonne forme ou de la bonne taille, sont rejetés, considérés non conformes aux standards requis. Ce qui a ouvert la porte à des pratiques agricoles douteuses qui vont jusqu’à mettre notre santé en danger.

Normes, quotas et standards d’une vie qualifiée « parfaite »

Mais le plus inquiétant de cette réalité moderne, c’est que nous sommes en train de nous soumettre nous-mêmes à cette même folie de standards irréels et objectifs inatteignables. Non seulement devons-nous avoir « la bonne couleur, la bonne taille et la bonne forme », mais tout ce qui nous entoure doit aussi suivre les mêmes standards de perfection. Au travail, nous exigeons de nous-mêmes un niveau de productivité constante, sans droit à l’erreur ou au répit. Notre demeure doit ressembler aux images des magazines d’architecture, en tout temps. Nos enfants doivent performer aux études, aux sports et au moins dans un domaine artistique. Même notre couple doit être à l’image du couple parfait et nous offrir la preuve photographique de nos succès à publier sur Facebook ou Instagram avant d’être évaluées par le nombre de likes reçus.

Le fait de prendre notre santé en main et de prendre soin de nous-mêmes devient aussi une compétition intérieure : on fait du yoga, mais ce n’est pas satisfaisant si nous n’arrivons pas à atteindre ce niveau de flexibilité du corps pour une posture idéale ou même le niveau de concentration totale pour entrer dans une sorte de transe lors d’une méditation. Nous courrons, mais ce n’est jamais aussi loin ou aussi vite que nous voulons. Nous faisons attention à l’alimentation, mais oh que c’est difficile de vivre une vie 0 gras trans, sans gluten, sans sucre raffiné, sans colorants, sans produits ajoutés artificiels. Donc, adieu les mets préparés. Mais, qui a le temps de cuisiner ce que nous voulons tous les jours?

Il faut performer au travail et à la maison. Cultiver nos relations avec nos collègues, notre famille, nos amis. Maintenir une vie en santé physique, mentale, financière, sociale et spirituelle. Un semblant accueillant, le sourire en tout temps. Et puis… quand on n’arrive pas à atteindre ces objectifs, c’est la frustration, la désolation, la sensation d’échec, l’angoisse, le malheur. Pire encore, quand nous arrivons à atteindre certains de ces objectifs, il nous est impossible de sentir une véritable satisfaction, un sentiment de fierté, une joie du succès. Il y a toujours quelque chose qui manque, un effort insuffisant, ou simplement la satisfaction ne compense pas les efforts réalisés pour atteindre notre objectif.

Oui, nous sommes dans une société qui exige la perfection. Et viser la perfection n’est pas mauvais en soi. Le problème est que cette perfection n’est pas atteignable qui que l’on soit. Viser la perfection signifie apprendre à évaluer nos forces et nos faiblesses et apprendre à accepter et à lutter avec nos propres imperfections et celles des autres.

Quand est-ce que viser la perfection devient problématique, alors? Tout simplement quand le chemin vers elle nous rend malheureux, nous-mêmes et ceux qui nous entourent.

Perfection ou perfectionnisme?

Viser la perfection, c’est cheminer vers un objectif particulier qui nous amène à être une meilleure personne à chaque étape du chemin. C’est comprendre que nous avons des faiblesses, les reconnaître, les accepter, et apprendre à lutter avec elles. Quelqu’un qui a un poignet faible compense avec celui qui est bon. On ne le coupe pas, on ne le cache pas, on l’entraîne pour qu’il ne devienne pas un obstacle, et il peut même devenir une arme secrète. Le perfectionnisme malsain ou pathologique exige la perfection en tout et en tout temps, sans droit à l’erreur. Viser la perfection d’une façon saine, c’est apprendre à utiliser nos faiblesses et nos erreurs pour devenir meilleurs.

Parfaits, pour qui?

Une problématique courante de nos jours, c’est que notre valeur en tant que personne est mesurée par nos succès et nos objectifs atteints. Il y a même des dates d’échéance : il faut avoir complété certains niveaux d’études à un certain âge, avoir atteint une stabilité financière à un certain âge, avoir trouvé le couple idéal, se marier et avoir des enfants à un certain âge, etc. Cette obsession de la vie parfaite devient alors un besoin constant de prouver notre valeur, de démontrer que nous sommes capables. Mais le démontrer à qui? Qui est supposé juger le parcours de notre vie? Sommes-nous encore en train de chercher l’acceptation de nos parents? L’acceptation des autres? De qui?

Parfaits, pour quoi?

Oui, on veut atteindre un idéal de vie parfaite… mais pour quoi? Que signifie la vie parfaite pour nous? Il peut sembler évident, mais c’est étonnant de voir à quel point nous l’oublions : si l’objectif ultime d’avoir une vie parfaite est d’atteindre le bonheur complet, est-ce logique de nous rendre hyper malheureux en cherchant un bonheur inatteignable? Rejeter les petits plaisirs à court terme dans l’objectif d’atteindre un but de bonheur à long terme (faire un régime, faire des études, faire des épargnes, etc.), d’accord. Mais s’épuiser et se rendre malheureux pour atteindre une image de perfection qui ne nous rendra jamais heureux parce que nous ne serons jamais satisfaits, non.

Parfaits, quand?

La vie est un cheminement, plein d’obstacles et d’épreuves les unes plus difficiles que les autres. Il ne s’agit pas de viser une vie sans difficulté, mais d’apprendre à reconnaître nos propres outils pour faire face aux obstacles et passer à l’étape suivante. Il s’agit aussi de récolter les fruits de chaque étape et d’apprendre à les savourer. Nos petits succès, individuels, de couple, familiaux, groupaux, communautaires. Nous nous nourrissons de ces petits succès… Même la terre la plus productive et la plus fertile doit être laissée en jachère de temps en temps. Il s’agit d’apprendre à lâcher-prise pour profiter de ces moments de non-productivité, pour remuer la terre et la bonifier. Arrêter, faire une pause, accepter le moment difficile, prendre le temps de réviser notre boîte à outils. Arrêter, se laisser un moment en jachère. Faire une pause-thérapie.

Par Paola Akl Moanack

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