Quand les émotions et les pensées dansent au même rythme

Un article de Paola María Akl Moanack, M.Ps., psychologue chez Meetual

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« Vos émotions sont les esclaves de vos pensées et vous êtes l’esclave de vos émotions. »
– Elizabeth Gilbert, Mange, prie, aime

Que sont les émotions?

Le mot émotion vient du latin emotio, qui signifie mouvement, pulsion. Par hiérarchie et chronologie, les émotions précèdent les pensées. Ce sont des réactions organiques (physiologiques, psychologiques ou comportementales) déclenchées par une altération de l’humeur, courte mais intense, que l’individu ressent face à certains stimuli externes et qui lui permettent de s’adapter à une situation. D’ailleurs, les émotions assurent la survie de certains êtres vivants.

Il y a des auteurs qui proposent un spectre de 27 émotions, d’autres qui parlent d’émotions de base, secondaires, négatives et positives, mais la plupart s’entendent sur le fait qu’il y a 6 émotions principales et qu’elles ont toutes une fonction adaptative chez l’être humain.

La peur

La peur permet à la personne de réagir face à une situation de danger. La circulation sanguine s’active surtout autour des extrémités, pour garantir à la personne d’être en mesure de lutter ou fuir. Au contraire, le sang diminue au niveau du visage et en superficie de la peau, pour éviter de trop perdre du sang en cas de blessure; ceci explique la tendance à rester pâle. Bref, la peur, nous empêche d’avoir des comportements imprudents susceptibles de mettre notre vie en danger et nous prépare pour survivre face aux dangers réels.

La colère

Les changements physiologiques de notre corps face à la colère nous préparent à lutter. Il y a, entre autres, une augmentation de l’adrénaline qui permet à la personne de se concentrer sur les obstacles qui l’empêchent d’atteindre son objectif ou sur les responsables de sa frustration. Bref, grâce à la colère, le corps mobilise l’énergie nécessaire pour éliminer ou contourner ces obstacles et atteindre notre objectif. L’agressivité n’est pas nécessairement la réaction propre de la colère. Au contraire, l’agressivité nous déroute souvent dans notre tentative d’atteindre nos objectifs.

Le dégoût

C’est le dégoût qui nous amène à nous éloigner des substances toxiques susceptibles de nous empoisonner si on les mange ou même si on les touche. Le dégoût nous permet de développer des habitudes de vie plus saines et hygiéniques pour nous maintenir en santé.

La surprise

La surprise a aussi une fonction biologique qui assure notre survie. Nous expérimentons de la surprise face à une situation nouvelle ou une situation à laquelle on ne s’attend pas. La surprise nous fait ouvrir grand les yeux et augmente notre activité neuronale, stimulant particulièrement notre sens de l’orientation, la mémoire et l’attention. Ceci nous permet d’avoir accès à la plus grande quantité d’information possible, de la traiter rapidement et d’évaluer la situation afin de réagir de façon adéquate.

La joie

La joie produit une augmentation de l’activité neuronale qui permet d’inhiber les sentiments négatifs et de diminuer les pensées anxieuses. Quand nous ressentons de la joie, nous expérimentons plus d’énergie et nous sommes plus motivés pour faire des choses. La joie nous offre avant tout une sensation de rapprochement qui facilite l’interaction sociale et favorise des comportements prosociaux (coopération, solidarité, etc.). De plus, la joie diminue le stress ce qui aide à atténuer l’anxiété et l’agressivité.

La tristesse

La tristesse nous permet de nous adapter à une perte significative. L’organisme diminue l’énergie en invitant la personne à un état d’introspection qui lui permet de pleurer la perte, d’évaluer les conséquences de celle-ci dans sa vie et de planifier un nouveau départ. Cette diminution d’activité permet d’apprendre à valoriser certains aspects importants de la vie et facilite la connexion avec certaines personnes puisque cela déclenche des sentiments d’empathie.

Quand les pensées entrent en scène

Les pensées peuvent être comprises comme une capacité de notre cognition à générer des représentation internes des choses, des concepts, des situations, des personnes, etc. Comme les pensées se développent avec l’apprentissage, elles arrivent après les émotions et sont plus susceptibles d’être modifiées. Par contre, en se modifiant, les émotions suivent.

En d’autres mots, nos pensées vont trouver des explications à nos émotions et vont donc interférer, guider le comportement choisi pour y faire face. Ces explications sont influencées par l’expérience et la culture qui nous entoure: les réactions que nous avons vues chez nos parents, nos proches, et les valeurs qu’ils attribuent auxdites émotions. Par exemple, nous pouvons ressentir du dégoût face à une odeur désagréable, mais par la pensée nous amener à manger l’aliment en question puisque notre expérience antérieure nous indique qu’il ne s’agit pas d’un aliment périmé, mais d’un fromage affiné. Nous transformerons ainsi le dégoût en plaisir.

Nos pensées influencent aussi nos émotions en nous faisons réagir à des stimuli qui ne sont pas encore présents ou qui n’avaient pas le même impact auparavant. Nous pouvons apprendre, par exemple, à reconnaître comme injuste ou frustrante une situation qui ne l’était pas auparavant, nous amenant à sentir de la colère dans des situations qui ne provoquaient jusque-là aucun inconfort. (Une nouvelle féministe face aux concours de beauté qu’on a toujours aimés, par exemple).

Quand les pensées prennent le dessus

Nous trouvons dans notre société actuelle, l’idée que les émotions se divisent en positives (joie), et négatives (tristesse, colère, dégoût, peur). De cette classification découle l’idée que nous devons fuir les émotions négatives et nous centrer uniquement sur la recherche de la joie. Les médias contribuent à cela en véhiculant des messages du genre “la tristesse ou la peur sont le propre des personnes fragiles”, “la joie est un signe de bonne santé, la tristesse et la colère sont des symptômes”. Nous apprenons ainsi à éviter, ignorer, supprimer ou forcer certaines émotions. Vous souvenez-vous que celles-ci sont originellement censées assurer notre survie? Quand nous les ignorons ou essayons de les supprimer, c’est là que nous mettons notre santé physique et psychologique en danger.

La dépression, par exemple, arrive souvent à ceux qui ont grandi dans un environnement social et familial où on doit se montrer fort, ignorer sa tristesse, et taire ses émotions. Convaincues que la tristesse finira par disparaître si on ne l’écoute pas, ces personnes se retrouvent avec des émotions non résolues qui persistent et prennent de plus en plus de place au point d’envahir et de finir par affecter le fonctionnement normal de ces individus et de ceux qui les entourent.

D’autres personnes, à la recherche de la joie éternelle, quotidienne et constante, se forcent à toujours être optimistes et joyeuses. Cela étant tout simplement impossible, dès que la joie disparaît, elles ont tendance à la rechercher dans des substances comme les drogues et l’alcool, développant ainsi des dépendances. C’est plus facile de fuir des émotions dites “négatives” à l’extérieur de nous-mêmes. Nous n’avons pas appris, tout au long de notre éducation, à développer et à utiliser des ressources internes pour tirer profit de la raison d’être adaptative et salvatrice de chacune de nos émotions.

Ironiquement, cette attitude négative face à certaines émotions et notre déficit d’éducation émotionnelle provoquent notre peur de ne pas être capable de gérer. Nous anticipons alors les résultats de chacune de nos décisions, en créant toutes sortes de scénarios catastrophiques. Cela déclenche une peur d’un danger qui n’est pas (encore?) présent. Nous parlons ici de ce fameux petit monstre qui nous accompagne toujours: l’anxiété.

L’anxiété est donc une sorte de peur qui reste accrochée. La peur est une émotion qui accélère l’organisme et déclenche des réactions supposément momentanées, le temps d’évaluer le danger et de prendre une décision appropriée. Quand ce danger n’est pas réel et que la décision tarde à arriver, les substances chimiques produites par notre corps dans le but de nous sauver finissent par nous empoisonner et nous rendre malades.

De plus, l’anxiété nous pousse à vouloir tout contrôler autour de nous à la recherche d’une sensation de calme intérieur. Cependant, le contrôle étant illusoire, nous le poursuivons dans les moindres recoins et même dans les personnes qui nous entourent, ce qui met aussi en danger notre santé sociale et nos relations interpersonnelles. En essayant de contrôler notre entourage, nous ne trouverons jamais la sensation de calme intérieur tout simplement parce que nous cherchons à la mauvaise place.

Bref, toutes les émotions sont adaptatives et indispensables à notre survie. Obéir à nos pensées erronées pour les fuir, les étouffer ou même tenter de les supprimer, c’est mettre notre santé physique et psychologique en danger.

Quand les émotions et les pensées dansent au même rythme

Apprendre aux émotions et aux pensées à danser au même rythme, c’est apprendre à accueillir nos émotions et à leur donner des explications apaisantes à partir de nos pensées. Remettons en question nos apprentissages dans nos réactions aux différentes situations. Par exemple, si nous avons toujours vu notre père en colère dans des situations difficiles, nous programmons de remplacer toujours la tristesse par la colère. Et, ne voulant pas agir comme notre père, qui a souvent blessé les autres avec ses réactions, nous finissons aussi par développer une peur de la colère. Les situations difficiles nous font alors paniquer. Comprendre cette dynamique et accueillir la tristesse et la colère comme des coéquipières et non des ennemies permettra aux pensées de développer des stratégies pour réagir différemment et vivre une vie plus en santé. Tout s’apprend. Même accueillir et gérer les émotions naturelles au lieu de lutter contre elles, lâcher-prise.

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