Et si la comparaison affectait notre bien-être?

Un article de Paola María Akl Moanack, M.Ps., psychologue chez Meetual

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« Ne se sentir heureux que par comparaison, c’est se condamner à n’être jamais vraiment heureux, car il faut toujours se démener pour rejoindre ou pour dépasser quelqu’un. »
 Gustave Thibon, L’Équilibre et l’harmonie

Connaître par expérience ou par comparaison (Être)

C’est grâce à la nuit que nous comprenons le jour, grâce à la pluie que nous donnons la valeur au soleil, grâce à l’obscurité que nous reconnaissons la lumière. L’être humain a deux façons principales d’accéder à la connaissance d’un objet ou d’un phénomène: la science et l’art. Comprendre le monde à partir des arts ne requiert pas une expérience préalable ou une instruction particulière. Il s’agit tout simplement de faire l’expérience et de permettre aux sens de savourer le moment. La relation avec ce qui nous entoure se fait par l’observation et l’intuition. Par contre, quand nous abordons la connaissance à partir de la science, nous avons besoin de suivre une méthode particulière qui requiert une instruction préalable. La science nous propose, entre autres, de situer premièrement le concept dans des catégories mentales déjà établies: nous mesurons. En effet, mesurer c’est établir une proportion en comparant un objet matériel à une quantité fixée à l’avance comme « unité ». Une fois que la mesure a été établie, nous avons un référent qui nous permet de donner une dimension à l’objet en question. Ainsi, un objet est grand quand on le compare à un plus petit, il est large par rapport à un plus étroit, il est lourd, quand on le compare à un plus léger. La connaissance se fait donc en comparant des objets dans le but d’établir des analogies et des différences.

L’acceptation sociale (Appartenir)

Les sciences de la nature classifient les espèces en regroupant celles qui ont des caractéristiques semblables. On pourrait dire que les sciences sociales aussi: la morale et les règles de conduite dans l’acceptation des rôles et des normes sociales se construisent à partir de la façon d’évaluer les comportements dans des situations semblables, bref, en comparant. La comparaison se fait au présent entre individus pour créer des groupes ou à travers le temps pour générer des normes dans les dynamiques d’interaction. Le droit, par exemple, compare la situation actuelle jugée à des situations antérieures pour établir un précédent judiciaire.

Le fait d’avoir des caractéristiques communes avec d’autres individus nous garantit l’appartenance à certains groupes sociaux dans lesquels nous pouvons trouver une certaine protection, un support, des espaces de connexion humaine et de divertissement, entre autres. Que ce soit la famille d’origine, la famille actuelle, le quartier, le groupe religieux, l’école, la ville, le pays, etc.. les différentes sous-cultures acquièrent en général leur identité en fonction des traits communs de tous leurs membres, comme certains goûts, la façon de s’habiller, de se comporter, le langage utilisé (jargon, accent, langue), les activités réalisées, etc. Rester fidèle à ces caractéristiques nous rassure puisque cela permet de nous maintenir dans les différents groupes.

La comparaison nous permet donc de nous adapter et nous intégrer dans le contexte social et culturel dans lequel nous habitons. Un enfant, par exemple, observe le comportement de ses semblables et adopte certaines conduites qui vont lui permettre de vivre en société. Il apprend par l’exemple, en imitant les autres. Par ailleurs, le fait d’être exposé à des dynamiques sociales particulières nous restreint certains comportements qui pourraient nuire aux différents groupes d’appartenance (ex.: nous trouvons davantage de situations de violence dans les groupes plus isolés, dans lesquels la censure sociale est affaiblie). Ainsi, la comparaison devient une fonction adaptative qui permet la survie de l’espèce.

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La notion de normalité (Mériter)

Tous les traits qui caractérisent l’être humain (physiques, psychologiques, comportementaux, etc.) sont susceptibles d’être comparés, au point que nous appelons « normaux » les traits qui correspondent au plus grand nombre d’individus dans un groupe en particulier. Si 80 % des personnes d’un village X portent un chapeau vert pour dormir, ce comportement sera considéré comme normal quand on vient du village en question, et ce, peu importe si cela est bon, mauvais, attirant, laid ou inconfortable.

Mais que se passe-t-il alors quand un individu adopte des comportements qui ne sont pas communs à ceux de la majorité? Cette personne est catégorisée comme anormale et la structure sociale de son groupe essayera de lui faire changer ledit comportement. Si cela ne fonctionne pas et que la personne demeure en dehors du spectre de la normalité malgré tout, la personne sera vraisemblablement exclue et isolée. Tout dépendra du type de déviation et du contexte social dans lequel ce comportement a lieu, mais les mécanismes sont analogues: hôpitaux psychiatriques, prisons, excommunication, harcèlement, intimidation, déshéritage, etc. 

Les médias et les référents de la morale (Mériter?)

Nous ne parvenons pas à nous définir nous-mêmes et à comprendre nos appartenances qu’en nous comparant aux autres. Cependant, cela peut se transformer en une arme à double tranchant. Être différent ou avoir des comportements « déviants » de la normale peut facilement être interprété comme une menace pour la dynamique du groupe, mais ne signifie pas nécessairement que ce soit mauvais. Ainsi, être différent, que ce soit pour notre apparence physique, notre religion, nos idéaux politiques ou notre orientation sexuelle, nous met dans une position de vulnérabilité spécialement quand ce qui nous rend différents est étranger (peu connu) à notre groupe d’appartenance. Notre différence devient une menace et donc, le groupe se sent obligé de nous exclure.

Et puis, « anormal » veut aussi dire qu’on dépasse les attentes. Être différent, avoir des idées  « bizarres » et des comportements qui sortent de l’ordinaire, c’est ce qui est à l’origine des grandes découvertes qui ont permis l’évolution de l’homme. Mère Teresa, Stephen Hawking, Amelia Earhart, Alan Turing, Frida Khalo, les frères Wright, Marie Curie, les frères Lumière, Rosa Parks, Salvador Dali, Jeanne d’Arc, ne sont que quelques exemples de personnes différentes qui ont changé le monde dans différents domaines. Faire les choses autrement nous permet d’avancer.

Finalement, essayer de se maintenir dans le spectre du « normal » devient lourd à porter quand nous cherchons nos référents dans les médias qui nous montrent toujours des idéaux irréalistes. Nous sommes inondés de faux concepts du « devoir être » créés par la publicité. Celle-ci nous vend l’idée que nous sommes incomplets (pas suffisants) et pour cela nous devons acquérir des outils, des objets, des vêtements, des accessoires, etc., qui vont venir « compléter » notre existence. Le problème? Plus on acquiert ces solutions miracles, plus on veut. C’est ainsi que le système fonctionne. Du coup, peu importe l’accès au luxe, à la forme physique ou à la symétrie du visage, certains seront toujours insatisfaits, parce que le référent de comparaison est basé sur une idée de perfection absolue qui n’existe tout simplement pas dans notre monde.

Et ces personnes réelles que les médias nous montrent? Ce sont des images de la pointe de l’iceberg. Nous ne voyons que les résultats, mais nous n’avons jamais accès aux efforts investis, aux obstacles rencontrés, aux coups reçus, aux erreurs commises, aux apprentissages faits et aux souffrances vécues pour atteindre ce résultat qui nous est exposé comme la norme à suivre. Il ne nous reste plus qu’à mettre un masque pour montrer, nous aussi, notre meilleur sourire, notre meilleur angle, nos moments de joie et les partager dans les réseaux sociaux pour avoir la sensation de faire partie de ce monde de personnes heureuses à la vie parfaite. Bien sûr, cette image est loin de refléter la totalité de notre réalité et contribue à nous faire sentir que notre place dans le groupe n’est pas méritée. Terrain fertile pour la jalousie, l’envie, le sentiment d’incompétence, la critique facile, la haine, etc.      

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La quête du bonheur (Grandir)

Bref, depuis la naissance (même avant), nous sommes mesurés et comparés avec nos semblables pour être en mesure de trouver notre place dans le groupe (famille, école, équipe de sport, etc.). Notre valeur est déterminée par notre performance en relation à celle de nos pairs, et plus nous nous conformons aux caractéristiques communes du groupe, plus important sera le sentiment d’appartenance.

Par contre, le développement humain consiste en une série de crises qui nous amènent à nous interroger sur les valeurs qui nous entourent, trouver de nouvelles ressources pour faire face à notre propre réalité et réclamer notre individualité. Nous apprenons d’abord à agir comme nos parents, mais à l’adolescence, nous les questionnons pour trouver une place parmi nos groupes d’amis. Ensuite, nous remettons en question les valeurs du groupe afin d’établir une dynamique de couple et ainsi de suite. Plus on se sépare des croyances et des façons de faire d’un groupe pour rejoindre un autre, plus on a le sentiment de le trahir. Dans ce sens, s’éloigner de la famille d’origine pour en créer une nouvelle à soi peut être vécu comme une trahison, mais c’est notre façon de grandir, de réclamer notre individualité et d’écrire notre propre histoire. La quête devient alors la recherche de l’équilibre entre l’appartenance et l’individualité.

Se comparer pour se ressembler ou se comparer pour faire différemment? La meilleure façon d’éviter de tomber dans un cercle impossible des comparaisons et des sentiments d’inadéquation qui en découlent, c’est d’apprendre à se comparer à soi-même. Nous évaluer en fonction de notre propre performance passée et non celle des autres.

Pour terminer, il serait important de compléter notre façon d’entrer en relation avec le monde en dépassant l’accès à la connaissance juste à travers la raison (méthode de comparaison, classification, compréhension, etc.). Donnons un peu plus de place à l’intuition et aux sens. Apprenons à lâcher prise sur le « devoir être » et à faire plus confiance au « sentir ».

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